
« Océane a 27 ans, elle est malentendante depuis sa naissance et opératrice polyvalente dans une entreprise adaptée de Saint-Denis. Avant ça : le commerce, une maternité, un rêve de kiné abandonné à cause de son handicap. Aujourd'hui, elle gère des commandes, des livraisons, des prestations extérieures, pour de vrais clients, avec de vraies exigences.
« J'ai compris qu'on pouvait trouver sa place autrement, gagner en confiance et apprendre à mieux affirmer son handicap sans que ce soit un frein. »
À l’heure où les organisations cherchent à concilier performance économique, exigences extra-financières et profondes transformations du travail, une question demeure sous-estimée : quel rôle l’acte d’achat peut-il jouer dans la création de valeur sociale et humaine ?
Pendant longtemps, les achats responsables ont été abordés comme un sujet de conformité, parfois comme un marqueur d’engagement, rarement comme un levier d’action. Pourtant, l’achat est l’un des rares actes économiques sur lesquels les entreprises disposent d’un pouvoir direct et immédiat de transformation.
La question n’est donc plus seulement, combien cet achat me coûte-t-il ? Elle est aussi : que produit-il vraiment ? Produit-il uniquement un service ou un bien ? Contribue-t-il également à développer des compétences, à créer de l’emploi durable, à renforcer l’inclusion et à soutenir des parcours professionnels ?
Cette interrogation prend une résonance particulière lorsqu’on observe le secteur du travail protégé et adapté. Trop souvent, les Entreprises Adaptées et les ESAT sont encore perçus comme une réponse réglementaire ou comme une solution périphérique à mobiliser dans le cadre des obligations liées au handicap. Cette vision ne correspond plus à la réalité.
Une Entreprise Adaptée est avant tout une entreprise. Elle produit, livre, innove, respecte des exigences de qualité, de coûts et de délais.
Elle a aussi une mission singulière : permettre à des personnes en situation de handicap de développer leurs compétences, d’accéder à davantage d’autonomie et de construire des trajectoires professionnelles durables.
Encore faut-il être capable de mesurer objectivement cette promesse. C’est précisément l’objectif de la première mesure d’impact social menée par l’ANRH avec Rydge Conseil, avec un échantillon significatif parmi ses 1800 collaborateurs vivant avec un handicap. Les résultats sont sans ambiguïté : 95 % des collaborateurs accompagnés déclarent une progression de leurs compétences, un quart d’entre eux a accédé à davantage de responsabilités, 80 % se sentent utiles dans leur travail. Et surtout, l’ensemble des collaborateurs exerce son activité sur des prestations répondant à des besoins réels des clients.
Ce dernier enseignement est sans doute le plus important. Car l’impact social observé n’est pas produit par l’Entreprise Adaptée seule. Il est co-produit par les entreprises clientes. La qualité et la diversité des missions confiées et les exigences des donneurs d’ordre créent les conditions d’un apprentissage concret et d’une professionnalisation durable. Ces situations de travail permettent de développer des compétences transférables, de renforcer la confiance en soi et d’accroître l’employabilité.
Autrement dit, les entreprises qui achètent auprès du secteur adapté participent à la construction de parcours professionnels. Cette réalité change profondément la nature de la relation client-fournisseur : elle devient une relation de co-responsabilité. Avec de nouvelles opportunités pour les entreprises dans leur politique handicap, car ces parcours professionnels peuvent permettre également d’identifier des opportunités de recrutement, l’entreprise adaptée jouant alors son rôle de « tremplin » de collaborateurs en situation dehandicap vers l’entreprise cliente.
Cette réflexion invite à repenser la place des achats dans les politiques d’entreprise et les silos qui les séparent souvent des autres fonctions. Les directions RSE cherchent à démontrer des impacts tangibles. Les directions des ressources humaines s’interrogent sur l’évolution des compétences dans un monde du travail en mutation. Les directions achats sont appelées à intégrer de nouveaux critères de performance au-delà du coût. Le secteur adapté est l’un des rares espaces où ces trois dimensions se rejoignent dans une même décision mesurable. L’achat auprès du secteur adapté relie ces trois dimensions dans une même décision.
Demain, les directions achats seront probablement évaluées non seulement sur leur capacité à optimiser les coûts, mais également sur leur capacité à générer de la valeur durable pour leur écosystème. L’enjeu n’est plus simplement d’acheter autrement. L’enjeu est d’acheter en conscience, avec la capacité de mesurer les effets produits par chaque décision. Car derrière chaque bon de commande se cache un choix économique, mais aussi un choix de société. Et parfois, dans un atelier de Saint-Denis, ce choix change une trajectoire de vie. »
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